Note : Ceci est une lettre ouverte au premier ministre et au Ministre de la Santé qui m’a été envoyée par courriel par Emmanuel Fritsch de Montréal dans le but que je la publie. Merci Emmanuel !
Montréal (Qc), 4 décembre 2014
Monsieur le premier ministre,
Par la présente, je souhaite porter à votre attention les sentiments que m’inspirent les modifications des dispositions législatives en matière de procréation assistée, incluses dans le projet de loi 20 du ministre de la Santé et des Services sociaux, M. Gaétan Barrette.
Cette réforme est nécessaire et attendue par une majorité de la population, y compris par les couples infertiles dont nous faisons partie mon épouse et moi-même. L’intention de réformer de votre gouvernement est louable. J’aurai toujours un regard bienveillant sur les réformateurs courageux. En revanche, je combattrai énergiquement tout exercice de démagogie, d’où qu’il vienne, et sans aucune allégeance politique.
M. Barrette a qualifié le programme actuel de « bar ouvert ». Nous, les infertiles, serions les ivrognes du système. À cela je veux répondre : In Vitro Veritas. Nous ne demandons pas mieux que vérité soit faite, sur les abus et les coûts d’improductivité qui amputent les fonds publics à la RAMQ. Mais pas au prix de la dignité d’enfants qui ne demandent qu’à naître. L’an dernier, le programme a coûté 70 millions $, soit un peu moins de 4,5 % du montant que l’État a reçu en dividende et en taxes de la Société des Alcools du Québec (SAQ). En matière de bar ouvert, j’ai déjà connu des fêtes plus folles. Un ratio comparable s’applique pour le dividende versé à l’État par Loto-Québec. Évidemment, chacun le sait, l’alcool et le jeu ne coûtent absolument rien au système de santé ni d’assurance automobile québécois… Enfin, 70 millions $ sont une goutte d’eau au regard du fiasco informatique du Dossier Santé Québec (DSQ) qui devrait coûter au bas mot 1,6 milliard $ aux contribuables, soit le triple du budget initial. Qui s’en émeut?
J’ai lu attentivement les recommandations du Commissaire à la santé et au bien-être, M. Robert Salois, au terme d’un rapport impartial de 400 pages. M. Barrette dit s’appuyer sur ce même rapport pour motiver ses propositions : limites d’accessibilité selon le taux de succès et l’âge de la femme, contribution financière selon le revenu familial, remboursement de la FIV pour un seul enfant. Cependant, il omet d’injecter toute la nuance savamment pesée de ce rapport, le respect et la hauteur qu’exige la situation. Il omet surtout d’expliquer comment il compte faire 48 millions $ d’économies hormis en coupant des services essentiels aux bénéficiaires du programme. Telle semble être la logique de M. Barrette : le programme est en surcharge pondérale, alors coupons lui un bras, contrôlons les naissances, les riches n’ont qu’à payer. Ceci est un raccourci de l’esprit. Ce gouvernement aurait-il pris une tangente marxiste-léniniste?

 

Les médecins du Québec ont qualifié de « dictature » la méthode de M. Barrette. S’agissant de la procréation assistée, force est de reconnaître que ce texte résonne comme une parodie législative digne de l’ère soviétique, une caricature grossière d’un débat de société ô combien sérieux, nichée à la queue d’un projet de loi omnibus. Venant d’un médecin spécialiste, nous étions en droit d’attendre plus de précision, de tact ainsi que de rigueur. Ce qui nous est proposé ici est un travail de sape au couteau de boucher, un bulldozer dans une pépinière.
M. le premier ministre, les cliniciens et les parents d’intention demandent au gouvernement des critères de transparence et de saine gouvernance pour baliser la pratique de la procréation assistée et de la FIV, et en mesurer la performance. M. Barrette leur oppose des barrières bureaucratiques et financières, aussi arbitraires qu’infranchissables. Dans son rapport, le Commissaire Robert Salois constatait « l’encadrement déficient, l’absence d’orientations claires et d’outils d’évaluation du programme et de ses retombées. » Il recommandait de « créer de toute urgence une banque de données centralisée qui permettrait de faire un suivi longitudinal des activités de procréation assistée. » En consacrant le principe d’utilisateur payeur, M. Barrette signe l’aveu d’incompétence d’un État qui démissionne de son rôle d’administrateur et de gestionnaire pour se cantonner à son vieux rôle régalien de percepteur de taxes. Quel patron, quel investisseur, quel assureur accepterait de prendre en charge jusqu’à 80 % de la note d’un programme hors de contrôle sur lequel il ne peut exercer aucune vigie ? C’est pourtant ce que le ministre demande aux parents d’intention.
Depuis son dépôt, ce projet de loi a réveillé dans la société civile et sur les réseaux sociaux les relents les plus nauséabonds : la jalousie, la stigmatisation de son prochain, l’homophobie, la xénophobie, l’individualisme outrancier. Déjà couverts de honte par cette condition médicale qu’on leur dénie, et peu enclins à se défendre en public, les milliers de femmes et d’hommes infertiles du Québec se sentent discriminés et insultés, en plus de voir leur rêve de fonder une famille fâcheusement compromis. Par son manque de probité intellectuelle, par son caractère bâclé et son analyse simpliste, ce texte insulte aussi l’intelligence de tous les Québécois, en adoptant la logique de petit comptable, de micro gestionnaire à courte vue, qui fait miroiter des économies artificielles dans un contexte de réduction du déficit à des fins électoralistes. M. Couillard, ni vous, ni votre ministre, ni votre parti, ni même la Régie ne tirerez un quelconque profit d’une réforme aussi brutale et mal ficelée. Il y a, parmi ces embryons, parmi ces paillettes congelées, des futur(e)s entrepreneur(e)s, des scientifiques, des intellectuel(le)s, des artistes, des champion(ne)s – et qui sait ? – un(e) futur(e) premier ministre peut-être. Demain, ils feront la prospérité, la fierté et la renommée du Québec dans le monde. C’est pour eux que je vous écris, au nom du débat démocratique, pour donner une voix à ceux qu’une loi voudrait faire taire dans l’oeuf.
C’est pourquoi je vous demande d’intervenir afin de suspendre les modifications prévues au programme de procréation assistée et d’exiger de M. Barrette qu’il amorce un véritable dialogue ouvert avec l’ensemble des parties prenantes. Nous souhaitons une réforme de bonne foi et intelligente pour cette mesure familiale unique en son genre en
Amérique du Nord.

 

Espérant une réponse favorable de votre part, je vous prie de croire, Monsieur le premier ministre, en l’expression de mes salutations respectueuses et citoyennes.
Emmanuel Fritsch
Montréal (Québec)

 

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1 Comment

  1. 09/12/2014 at 09:39 — Reply

    Amen!

    “Déjà couverts de honte par cette condition médicale qu’on leur dénie, et peu enclins à se défendre en public, les milliers de femmes et d’hommes infertiles du Québec se sentent discriminés et insultés, en plus de voir leur rêve de fonder une famille fâcheusement compromis.”

    Là est tout le problème, car ceux qui nous insultent sur les médias sociaux, dans la rue, (partout!) le font haut et fort! Mais nombreux sont les couples infertiles qui n’ont pas fait leur “coming out”, même à leur famille immédiate, de peur du jugement et de l’intrusion de ceux-ci dans leur vie privé. L’infertilité se passe dans la chambre à coucher et ça, c’est tabou! Alors comment faire pour se défendre? Ça prend beaucoup de courage pour s’afficher fièrement infertile à la face du monde.

    Merci pour ce texte merveilleux M. Emmanuel Fritsch

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